Marchés monétaires

Pierre Tenaud

La fin du dollar roi ?

Par Pierre Tenaud, le 5 février 2010

L’hégémonie du dollar horripile les autres puissances. Devant la faiblesse des Etats-Unis, certains voudraient leur retirer l’avantage de la monnaie de référence.

A quoi sert une monnaie de référence ?
“Le monde est devenu multipolaire, le système monétaire doit devenir multimonétaire” affirmait, début janvier, Nicolas Sarkozy lors d’un colloque baptisé “Nouveau monde, nouveau capitalisme”. Le président de la République, comme les dirigeants russes ou chinois, en a assez de l’hégémonie du dollar. Il propose un monde où il n’y aurait plus de référence et où toutes les monnaies seraient égales.

Pourtant, disposer d’une monnaie de référence semble indispensable. Une monnaie acceptable et acceptée partout permet de fluidifier les échanges internationaux et d’éviter les problèmes de change entre partenaires commerciaux. Les banques centrales du monde entier disposent de réserves de change, la plupart en dollars. On estime que 65% des réserves de change mondiales sont libellées en monnaie américaine.

Quelles sont les qualités du dollar ?
Pour devenir une référence, une monnaie doit bien sûr disposer d’une vraie reconnaissance internationale. Le dollar bénéficie de la puissance économique des Etats-Unis. Il serait impossible d’imposer une monnaie de référence qui ne soit pas celle de la première puissance mondiale.

En tant que plus important pays en termes de commerce international, les Etats-Unis imposent que leurs échanges soient payés en billets verts. Les autres pays sont prêts à accepter ces dollars car ils savent qu’ils pourront toujours les dépenser.

D’autre part, les Etats-Unis ont aussi l’avantage de posséder Wall Street, la plus grande place financière mondiale. Les investisseurs du monde entier placent de l’argent à New York en dollar. C’est cette combinaison de puissance commerciale, financière et même politique qui fait du billet vert la monnaie de réserve par excellence.

Quels sont les avantages de disposer d’une monnaie de référence ?
Les critiques vis-à-vis du dollar, roi des monnaies, ne datent pas d’hier. Le général de Gaulle parlait, dans les années 1960, du “privilège exorbitant” du dollar. A la même époque, John Connally, alors secrétaire au Trésor américain, avait même déclaré : “Le dollar, c’est notre monnaie, mais votre problème.”

En effet, être l’émetteur de la monnaie de référence offre un avantage indéniable. La demande en dollars est telle qu’il y a toujours un preneur pour racheter les dettes émises par l’administration américaine. Les banques centrales savent pertinemment que les bons du Trésor en dollars américains trouvent toujours preneur et qu’il sera facile de les revendre. Cette forte demande permet aux Etats-Unis d’écouler leur dette à des taux très faibles par rapport à ce qui se fait pour les autres pays.

Le statut du dollar favorise aussi une relative stabilité des prix pour les Américains. En effet, les matières premières sont toutes quasiment exclusivement libellées en dollars et, pour les Américains, l’effet de change n’existe pas. Les variations des prix d’achat pour les industriels américains ne dépendent que des cours.

Pour les entreprises étrangères, en revanche, le prix du pétrole varie en fonction à la fois du cours de l’or noir, mais aussi des fluctuations de leur monnaie par rapport à la devise américaine. Cela peut donc amplifier les distorsions de prix et rendre l’activité instable.

Y a-t-il des inconvénients ?
Si émettre la monnaie de référence présente de nombreux avantages, abuser de ces atouts peut devenir très problématique. Les Américains ont usé de facilités pour financer leur endettement et leur déficit commercial.

Désormais, une grande partie des dollars en circulation est détenue à l’étranger (la Chine étant le principal créancier des Etats-Unis). Le cours de la devise américaine est donc totalement dépendant du bon vouloir des créditeurs. Si, du jour au lendemain, ceux-ci ne voulaient plus du dollar, l’offre de devise américaine grimperait en flèche, tandis que la demande s’écroulerait, dévalorisant ainsi le pouvoir d’achat des détenteurs de billet verts.

Mais personne n’a vraiment intérêt à voir le dollar perdre de sa valeur, car tout le monde en possède.

L’euro ou le yuan peuvent-ils supplanter le dollar?
L’émergence du dollar a pris du temps. Dès 1880, les Etats-Unis étaient devenus la première puissance économique mondiale. Pourtant, il a fallu attendre près d’un siècle avant que le dollar ne ravisse à la livre sterling le statut de monnaie de référence.

Durant la Première Guerre mondiale, la Grande- Bretagne a creusé un déficit hors de proportion pour l’époque. Pour autant, la livre sterling menait toujours la danse. Ce n’est qu’à la suite de la Seconde Guerre mondiale, et des accords de Bretton Woods, que le dollar a pris le pas sur la monnaie britannique. Il a fallu que, à la puissance économique, les Etats-Unis ajoutent la puissance politique et diplomatique pour que le dollar s’impose.

Actuellement, le poids politique de l’Europe et de la Chine est bien trop insuffisant pour qu’ils puissent en faire autant. A en croire le précédent historique, l’avènement d’un successeur au dollar n’est pas imminent.

Première parution le 27 janvier dans MoneyWeek numéro 67

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