Economies

Robinet du crédit ouvert, Chinois à découvert

Par Camille-Yihua Chen, le 2 septembre 2009

 Vous n’y croyez peut-être pas, mais c’est une réalité : selon la banque centrale chinoise, en dépit d’une épargne de 24 938 milliards de yuans (2 567 milliards d’euros), soit la plus importante au monde, les Chinois sont de plus en plus nombreux à s’endetter.

 Selon une enquête menée récemment par la banque Zhao Shang (China Merchants Bank) dans les sept villes les plus représentatives de la Chine – Shenyang, Pékin, Shanghai, Canton, Shenzhen, Chengdu, Wuhan –, 30% des ménages urbains, qui comptent désormais pour quelque 43% de la population totale du pays, s’endettent à 40% de leurs revenus disponibles : un taux bien trop lourd au regard des 30%, considérés dans l’empire du Milieu, comme le seuil d’endettement raisonnable.

Plus grave encore : à Pékin et à Shanghai, le taux d’endettement culmine à respectivement 122 et à 155% ! Preuve que les Chinois ne sont pas aussi nantis qu’on se plaît à l’imaginer.

L’achat à crédit est entré dans les mœurs
Il faut dire que, en Chine l’endettement est un phénomène relativement récent : c’est la conséquence des changements intervenus depuis quelques années dans les habitudes de consommation des Chinois. "Il y a dix ans, rappelle le quotidien Zhongguo Jingji, les banques cherchaient par tous les moyens à inciter à acheter à crédit, en utilisant notamment le slogan : “Réalisez vos rêves d’aujourd’hui avec l’argent de demain.”

Mais, aujourd’hui, un nombre important de personnes s’est laissé séduire par le crédit." Crédit immobilier, crédit automobile, crédit travaux, crédit voyages… Avec de l’argent emprunté, tout est désormais à portée de main, ou presque. Alors, pourquoi s’en priver ? Seulement voilà : ceux qui sont prompts à recourir à l’endettement ne sont pas toujours en mesure d’en assumer les conséquences.

M. Yao, 50 ans, vit avec son épouse et leur fils unique à Wuhan, une ville du centre du pays. Le couple ne gagne que 1 500 yens (155 euros) par mois, mais vient de s’engager dans l’achat d’un appartement de 350 000 yuans (36 345 euros). Bien qu’il ait réussi à convaincre l’agent immobilier de le laisser opter pour un appartement moins cher, M. Yan se voit contraint de rembourser 1 700 yuans (176 euros) par mois, pendant dix ans.

Xiao Fang, 30 ans, vit quant à lui à Wuchang, dans le centre du pays, avec son épouse. Le jeune couple a acheté trois appartements : il voulait non seulement devenir propriétaire, mais également investir dans la pierre. Normalement, avec leurs salaires de 8 000 yuans (830 euros) par mois et une mensualité de 6 000 yuans (623 euros), les Fang devraient pouvoir vivre correctement avec les 2 000 yens restants. Mais il n’en est rien : habitués à dépenser sans compter et endettés jusqu’au cou, ils ont fini par revendre leurs appartements, afin de rembourser leurs dettes.

Quant à Xiao Hui, jeune étudiante à l’université polytechnique de Jiang Han, dans la province du Hubei, elle a demandé une carte de crédit en septembre dernier, comme la plupart de ses camarades de faculté. Un mois plus tard, après avoir cédé aux sirènes de l’argent facile et rapide, elle s’est alors retrouvée avec un découvert de 1 000 yuans (103 euros). Aujourd’hui, elle doit désormais travailler à temps partiel pour combler son découvert. "Comme moi, les jeunes ont du mal à contrôler leurs achats avec la carte de crédit, ce qui les amène souvent à dépenser l’argent que leur ont versé les parents pour les mois suivants", confesse-t-elle.

Trois nouvelles catégories sociales
Comme de plus en plus de Chinois achètent à crédit, trois nouvelles catégories de personnes sont apparues, sachant que chacune d’elles s’est vu attribuer un surnom très imagé. Il y a d’abord les baiwan fuweng, littéralement : "négativement fortunés", ce terme désigne les personnes très dépensières dont les comptes en banque sont constamment à découvert. Il y a ensuite les yue guang zu, les "complètement à sec en fin de mois", qui désignent les jeunes nés après 1980 et particulièrement dépensiers. Viennent enfin les xinpin zu, c’est-à-dire les nouveaux pauvres : il s’agit des ménages qui peinent à s’en sortir non parce qu’ils sont dépensiers, mais parce que leurs faibles revenus ne leur permettent pas de faire face à l’augmentation du coût de la vie.

Dégradation de la qualité de la vie
Endettés, voire surendettés, les 30% de citadins chinois ici concernés ont été amenés à travailler uniquement pour rembourser leurs dettes. Non seulement leur qualité de vie s’en trouve considérablement dégradée, mais surtout, pour beaucoup d’entre eux, le fait de n’avoir qu’une seule source de revenus (leurs salaires) fragilise davantage leur situation. Car, en cas de chômage, ils risquent de ne plus pouvoir honorer leurs échéances : les banques seraient amenées à leur facturer des indemnités de retard puis, dans un second temps, à ordonner la saisie de leurs biens. Le cercle vicieux serait alors enclenché…

Première parution le 2 août dans le numéro 45 de Moneyweek

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