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Par Emmanuel Gentilhomme, le 24 juillet 2009
Pauvre aluminium ! L’indice LMEX – qui retrace l’évolution des prix des grands métaux non ferreux, dont notre "alu" est le premier – a rebondi de 27% depuis le début de l’année, et de 51% depuis son "creux" de fin février. Mais la tonne d’aluminium n’a pris que 8% et 28% sur les mêmes périodes. L’une des explications : des stocks colossaux – et multiformes.
Suite à une crise aussi soudaine, il est logique que les stocks, "tampons" entre l’offre et la demande, s’accumulent. Dans le cas de l’aluminium, ils se sont proprement envolés. Etat des lieux.
Les stocks de marché : colossaux !
Les stocks les plus significatifs et les plus transparents sont administrés par les grandes places de marché, à commencer par le London Metal Exchange (LME) fort de ses entrepôts sur les cinq continents.
Au 20 juillet, les stocks d’aluminium du LME se montaient à près de 4,55 millions de tonnes (Mt), soit 11% de la production de 2008 de 39,7 Mt, selon l’US Geological Survey.
Un niveau énorme qui de surcroît augmente rapidement : le niveau des stocks atteignait 1,1 Mt il y a un an, 2,3 Mt début janvier, 4,5 aujourd’hui ! +310% sur un an…
D’autres grands marchés métalliques gèrent eux aussi des stocks, comme le Comex de New York (50 500 t) et Shanghai Futures Exchange (SHFE, 170 000 t).
Sous-total : plus de 4,6 Mt !
Les stocks industriels : costauds !
Continuons notre tourisme en entrepôts du côté des fondeurs d’aluminium. Pour faire fonctionner leurs usines, ils constituent des stocks de lingots, de demi-produits et de métal recyclable prêt à la refonte.
L’institut international de l’aluminium (IIA), qui s’évertue à les comptabiliser, vient d’indiquer que fin mai, ces stocks industriels étaient de 2,52 Mt. Signalons que ces stocks-là – et eux seuls – tendent à baisser, leur moyenne étant de l’ordre de trois millions de tonnes depuis 1999.
Les stocks d’Etat : nouveaux !
Nous vous l’avons assez répété : la Chine s’est lancée fin 2008 dans la constitution de stocks stratégiques. Certains sont gérés par les provinces, parallèlement à des subventions au stockage dont on ne sait pas grand-chose de précis, sinon qu’elles existent. Les stocks centraux sont administrés par le Bureau des réserves de l’Etat (BRE).
Si le BRE reste aussi muet qu’il est actif, d’autres officiels viennent de parler pour lui. Fin juin, un certain Yu Dongming, membre du département métallurgique du Comité pour le Développement national et la Réforme — une sorte de Commissariat général au Plan, qu’on avait déjà entendu à ce sujet fin 2008 — a donné bien des détails au magazine financier Caijing. Ces derniers mois, a-t-il déclaré en confirmant les rumeurs, le BRE a amassé 590 000 t d’aluminium.
Rapport d’étape : nous en sommes presque à huit millions de tonnes de stocks d’aluminium confirmés, et nous devons ici arrêter le compteur officiel. Pourtant, il continue de tourner.
Les stocks privés : finauds !
Venons-en au plus retors des stocks : les stocks privés en dehors du marché, dont nous savons bien peu choses. Mais ils sont là : mi-juin, les agences de presse rapportaient que l’aluminier russe Rusal, empêtré dans son endettement en devises, venait de vendre 500 000 t d’aluminium à l’un de ses actionnaires, le sulfureux courtier suisse en matières premières Glencore.
Des sources estiment qu’il s’agirait plutôt de 900 000 t, et que Glencore aurait payé cash… Que peut bien en faire le groupe de Baar, dans le canton de Zoug, sinon se poster en embuscade pour revendre au meilleur prix ?
D’ailleurs, voici une autre rumeur provenant des courtiers et de raffineurs chinois : des stocks privés d’aluminium se multiplieraient en Chine, au point d’atteindre environ 350 000 t. Comme tel est le cas avec le cuivre, les négociants préfèrent vendre en Chine où la tonne d’aluminium se paie jusqu’à plus ou moins 200 $ de plus qu’ailleurs. Curieux, non ?
Les stocks de marché "captifs" changent la donne
Ecoutons Herwig Schmidt, économiste et patron des ventes de Triland Metals, le courtier en métaux non ferreux de Mitsubishi : contacté par L’Edito Matières Premières & Devises, il confirme nos calculs de stocks et précise que "le ratio stock/demande d’aluminium est bien supérieur à sa moyenne historique".
Pourtant les prix montent, ce qui est illogique alors que la demande marque le pas. Des primes, témoins de rareté, sont même apparues en Chine.
En fait, certains de ces stocks ne sont pas ce qu’ils paraissent. Prenons le cas du LME : les stocks de ce marché appartiennent à quelqu’un qui, en temps normal, est prêt à les céder. Mais en temps de crise, nous indique Herwig Schmidt du haut de ses 30 ans de métier, ces stocks croissent et changent de nature.
Quand le LME permet le prêt sur gages…
En effet, le métal conservé au LME équivaut à sa valeur en cash, alors qu’il se trouverait décoté s’il était stocké dans d’autres conditions. Bref, l’aluminium du LME peut aussi être un "collatéral", nous dit Herwig Schmidt. Les industriels de l’aluminium ont l’habitude de placer leur excédent de métal auprès du LME.
Par un accord passé avec des banquiers, nos industriels obtiennent un prêt d’une valeur équivalente à celle du métal. Or en temps de crise, le métal est aussi surabondant que le cash fait défaut. Vous voyez où je veux en venir : les stocks du LME se gonflent de métal qui n’est pas immédiatement disponible, puisqu’il est la contrepartie d’un prêt.
Toute la question est d’en savoir plus sur ces prêts. Le 23 juin, le cabinet texan d’intelligence économique Harbor, spécialisé notamment dans l’aluminium, indiquait qu’"au moins 70% du stock d’aluminium du LME"est ainsi engagé dans des contrats de financement "dont la durée va de 90 jours jusqu’à un an".
Dommages "collatéraux" ?
Triland est d’accord sur une proportion "collatéralisée" des stocks d’aluminium du LME de 70 à 80%, alors qu’elle était en mai 2008 d’"un peu plus de 50%".
Attention : non seulement le pourcentage a augmenté, mais sa nature a changé. Aujourd’hui, les contrats courent de trois mois à plus d’un an, indique Triland qui diverge ainsi légèrement de Harbor. En mai 2008, ils portaient sur des durées "beaucoup plus courtes", indique Herwig Schmidt.
Tant que les contrats ne seront pas débouclés, ces vrais-faux stocks entretiennent la rareté. Mais "ce métal n’est que temporairement retiré du marché, au-dessus duquel il continue de planer", commente l’économiste.
Avant de fondre sur sa proie comme un oiseau de mauvais augure ? La question mérite d’être posée, d’autant que les stocks du LME ne sont pas les seuls à attendre d’être transformés en canettes…
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(*) Emmanuel Gentilhomme est journaliste et rédacteur financier. Il a collaboré à plusieurs reprises avec le Journal des Finances et la Société Générale. Il suit de près les marchés boursiers européens et étrangers, mais s’intéresse également à la macroéconomie et à tous les domaines de l’investissement. Il participe régulièrement à L’Edito Matières Premières & Devises.